L’art gravé dans la peau

Voici un article sur une thématique qui me fascine et dont je suis entièrement novice en la matière. J’invite donc les connaisseurs et les experts sur ce sujet à me laisser des commentaires et des avis afin de me permettre de mieux connaître cet univers.

Je vais donc parler de tatouage. Depuis quelques temps, mon esprit de « sociologue amateur » me pousse à lire beaucoup d’articles sur ce sujet et à échanger avec des personnes tatouées. Mais qu’est-ce que le tatouage ? D’où vient cette attirance pour se faire graver des motifs sur la peau ? Je vous propose un début de réflexion, inspirée par plusieurs ouvrages et articles sur le tatouage. J’ai également hésité à introduire un passage consacré au phénomène des « Suicide Girls » : ne devrait-il pas être traité dans un autre article à part ? J’ai décidé d’en parler car ce phénomène a de l’influence dans le monde du tatouage.

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Couverture de l’ouvrage Une anthropologie du tatouage contemporain, d’Élise Müller : une étude parfaite pour se libérer des préjugés qui collent à « la peau » des tatouages.

 

I – Définition du tatouage

Selon Wikipédia, le tatouage serait un dessin décoratif et/ou symbolique réalisé en injectant de l’encre dans la peau, effectué auparavant avec de l’encre de Chine ou des encres à la base charbon ou de suif. De nos jours, il s’agit plus d’encres contenant des pigments industriels. Toutefois, l’industrie du tatouage a dû s’adapter aux évolutions sociétales (1). Il existe différentes couleurs d’encre ainsi que de nombreux styles et pratiques du tatouage. Le tatouage est considéré comme un type de modification corporelle permanente.

La technique du tatouage consiste à injecter l’encre sous la peau à l’aide d’aiguilles ou d’objets pointus. L’encre est déposée sous la peau entre le derme et l’épiderme. La profondeur de la piqûre varie de 1 à 4 mm en fonction des types de peau et des parties du corps, les zones les plus épaisses se situant dans le dos, les coudes et les genoux.

Le tatouage est pratiqué depuis plusieurs milliers d’années dans le monde entier. Il peut être réalisé pour des raisons symboliques, religieuses ou esthétiques. Dans plusieurs civilisations, il est même considéré comme un rite de passage à cause de la douleur endurée lors de la réalisation du motif.

C’était aussi un mode de marquage utilisé pour l’identification des esclaves, des prisonniers ou des animaux domestiques.

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Détenue dévoilant son bras tatoué

 

II – Depuis quand se faisait-on tatouer ? Pourquoi ?

Interrogé par Laure Cailloce (2), l’anthropologue Sébastien Galliot revient sur l’histoire et la signification de ces marques corporelles. Il rappelle ainsi que le tatouage ne date pas d’aujourd’hui et qu’il remonterait au … Néolithique.

Selon le chercheur, le tatouage remonte à plus de 5000 ans : en effet, la momie de l’homme des glaces compterait 61 marques sur tout le corps. La pratique du tatouage se serait perdue au Moyen Âge, probablement parce que le christianisme, alors tout puissant dans la société européenne, interdisait explicitement les marques sur le corps.

Épouse d’un tatoueur, États-Unis (1905). Le tatouage a fait l’objet d’un réel engouement en Angleterre et en Amérique à la fin du XIXe siècle. Bridgeman Images / Droits Réservés

Bien que l’on assiste à un véritable raz-de-marée du tatouage en Occident, a-t-on une idée de l’ampleur du phénomène et est-il vraiment nouveau ? D’après les chiffres qui circulent, 20 % de la population française serait aujourd’hui tatouée, même si tous les tatouages ne sont pas aussi spectaculaires les uns que les autres : cela va du mini-papillon sur la nuque aux immenses pièces qui couvrent le torse ou les bras, par exemple. Hommes, femmes, jeunes, vieux, riches ou pauvres… Toutes les catégories de population sont concernées. Pour autant, ce n’est pas une pratique aussi nouvelle qu’on le croit en Occident : déjà, à la fin du XIXe siècle, le tatouage faisait l’objet d’un réel engouement en Angleterre et aux États-Unis, avec des pièces d’une grande qualité artistique. On le trouvait chez les populations classiquement tatouées comme les marins ou les marginaux, chez les francs-maçons, qui portaient des dessins de leur loge sur le corps, ou encore parmi les membres de l’aristocratie anglaise

Aujourd’hui, le tatouage est un mode d’appropriation de soi et un marqueur d’identité, avec le recours à des iconographies très personnalisées. Mais il va au-delà de la simple manifestation narcissique : c’est pour certains un moyen de marquer des étapes importantes de la vie, en célébrant, par exemple, un parent décédé, ou la naissance d’un enfant, ou encore d’affirmer son appartenance à un groupe. Un peu comme si on cherchait à recréer des rituels dans une société qui en est aujourd’hui dépourvue…

Dermographes et techniques antimicrobiennes n’ont pas mis longtemps à être adoptés par les sociétés polynésiennes (ici, à Moorea).
B. STICHELBAUT/hemis.fr

Mais le tatouage a également une vertu thérapeutique. Alexia (3) est une tatoueuse qui accueille les femmes en phase de reconstruction après une mastectomie, pour réaliser un tatouage réaliste de téton. Alexia permet ainsi à ces femmes de reprendre possession de leur corps.

Finalement, le tatouage en dit beaucoup sur nous. Selon l’article de Caroline Langlois (4), « qu’il soit discret ou qu’il couvre toute une partie du corps, symbolique ou purement esthétique, tout tatouage a une histoire. Marquer sa peau à l’encre indélébile est un acte fort, une façon de prendre le contrôle d’un corps qui nous échappe, ou de graver à jamais un souvenir, une joie, une douleur. »

III – Styles

Cette liste n’est pas exhaustive. L’art du tatouage est en perpétuelle évolution et de nouveaux styles font régulièrement leur apparition.

  • Tribal : le tatouage de style tribal propose un graphisme en lignes épaisses, le plus souvent en noir ou plus rarement en dégradés de gris. Les motifs sont inspirés de symboles rituels primitifs ou représentent plus simplement des motifs abstraits. Ce style de tatouage est souvent réalisé sur l’épaule ou en bracelet autour du bras chez les hommes et dans le bas du dos chez les femmes.
  • Pointilliste ou Art du point (dot-art ou dot-work pour les Anglophones) : le graphisme du tatouage est réalisé partiellement ou intégralement à base de points, donnant ainsi des effets de matières inédites en tatouage. Ce style est largement inspiré du pointillisme utilisé dans la peinture impressionniste.
  • Réaliste : le style réaliste consiste à exécuter des motifs de la manière la plus réaliste qui soit, les plus réussis donnent même l’impression de voir de véritables photos. Les tatouages réalistes les plus courants sont les portraits.
  • Asiatique : le style asiatique s’inspire de l’art asiatique et utilise souvent des représentations de dragons, de poissons (plus particulièrement la carpe koï), de Bouddha, ou encore de kanjis. Le style de dessin est très proche des anciens dessins et estampes chinoises et japonaises. Par ailleurs, il faut différencier le style asiatique de l’Irezumi, ce dernier ne concerne que les tatouages de grande taille réalisés de manière traditionnelle.
  • Celtique : le tatouage celtique est constitué de motifs inspirés de l’art celtique (entrelacs et croix celtiques, créatures mythologiques, etc.). Il est le plus souvent en noir.
  • Polynésien : le tatouage de style polynésien est caractérisé par des motifs traditionnels issus de la culture polynésienne. Le tatouage est réalisé uniquement à l’encre noire et est composé de lignes courbes ou de représentations stylisées d’animaux (requin, tortue, lézard, etc.).
  • Old school ou « traditionnel » : les motifs old school sont exécutés selon les principes traditionnels occidentaux. Il est réalisé avec des contours épais, de fortes ombres noires et utilise des couleurs primaires vives. Les dessins sont souvent d’inspiration rock ‘n’ roll et reprennent des thèmes des années 1950 et 60. Des dessins de pin-up, de rose, de tigre, de cartes à jouer, d’hirondelles et de portraits ou encore des symboles militaires ou maritimes sont des exemples très répandus de ce style de tatouage.
  • New school : le style new school est une version modernisée du style old school. Les motifs sont toujours très colorés mais contiennent plus de dégradés, et sont d’inspiration plus moderne. Les lignes sont larges et marquées, et on y retrouve une inspiration proche de la bande-dessinées, des comics ou du manga.
  • Biomécanique : le tatouage de style biomécanique incorpore des composants mécaniques, organiques et biologiques. Il peut être réalisé de manière à donner l’impression que le motif se trouve sous la peau ou la déchire. C’est un style de tatouage largement présent dans la communauté cyberpunk et s’inspire largement de l’univers de la science-fiction.
  • Gothique : les motifs de style gothique sont d’inspiration gothique, macabre ou gore, ils sont très souvent réalisés en noir et dégradés de gris. On y retrouve beaucoup de représentations de monstres ou de créatures fantastiques, mais encore des démons, des crânes ou la faucheuse.
  • Abstrait : le tatouage abstrait n’est pas un style à proprement dit, il s’agit de motifs abstraits pouvant être réalisés dans n’importe quels styles. Par exemple de nombreux tatouages tribaux ou polynésiens sont des motifs abstraits.
  • Water Color : Le Water Color est une technique de tatouage réalisé dans un style aquarelle. Des couleurs vives généralement mélangées avec un effet de transparence souvent utilisé pour faire des fonds sur un motif plus réaliste.
  • Lettrage : le tatouage lettrage consiste à se faire tatouer une phrase, un mot, une lettre. Il est très apprécié et populaire car il peut notamment représenter une citation, une histoire propre à chacun, rendre hommage à un être cher. Il peut être discret ou voyant, et être placé à n’importe quel endroit du corps. De plus, la diversité des polices de caractère est très grande, ce qui en fait un style très riche.

 

IV – Le phénomène « Suicide Girl »(5)

Lorsque je recherchais sur le Net des images de tatouages, il m’a été impossible d’échapper au phénomène « SG ». Selon la page Wikipédia consacrée à ce site, ce dernier met en avant des jeunes femmes généralement tatouées ou percées, posant pour des photographies de nu. Art provocateur ou pornographie ? Si l’on prend la définition du terme, la pornographie est une « représentation (sous forme d’écrits, de dessins, de peintures, de photos, de spectacles, etc.) de choses obscènes, sans préoccupation artistique et avec l’intention délibérée de provoquer l’excitation sexuelle du public auquel elles sont destinées ».

« SG » semble vouloir se définir comme une marque et une entreprise. Elle se définit également comme une communauté de femmes (et d’hommes) partageant un même idéal de vie qui combine le do it yourself (faites-le vous même) de la culture underground et une vision positive de la sexualité. L’idée fondatrice est la conviction que l’intelligence, la personnalité et la créativité ne sont pas incompatibles avec la beauté et le jeu de la séduction, bien au contraire. Le terme lui-même semble désigner une attitude de « suicide social » par le non-respect des conventions. Il provient du roman Survivant (Survivor, 1999) de Chuck Palahniuk, où figure l’expression.

Elly, une modèle du site

Le projet revisite les pin-up des années 1950 et l’entreprise Playboy dans une version féministe d’aujourd’hui : il s’agit de montrer, selon les auteurs du site, des femmes réelles dans leur diversité et d’être une alternative à l’obsession des médias pour les poupées Barbie siliconées ou les starlettes faméliques.

Le projet voit le jour en 2001 à Portland (Oregon) à l’initiative d’une photographe et quelques ami(e)s. Il semblerait que ce soit l’observation des jeunes skaters de la ville qui ait inspiré l’idée des Suicide Girls à ses créateurs. Ces jeunes femmes ne se réclamaient d’aucun mouvement précis et écoutaient chacune une musique différente, leur point commun étant de ne pas suivre le mouvement général.

Certes les modifications corporelles, telles que les tatouages et les piercings, sont en bonne place chez les Suicide Girls, et on y retrouve des courants underground (metal, emo, gothique…). Mais prévaut surtout le non conformisme dans toute sa diversité et un certain goût de la provocation. La nudité en est un aspect important.

Le site prévient d’ailleurs les candidates que leurs photos ne pourraient pas être retirées au cas où des parents, des amis, un employeur… les découvraient. Lorsque l’on est Suicide Girl, on l’assume totalement. Ainsi, ce n’est pas seulement cette question de pornographie qui me met mal-à-l’aise mais cette absence de contrôle des filles sur leurs photos.

Nombreuses dans le monde (plus de 2000), la majorité des Suicide Girls sont de nationalité américaine. Cette entreprise connaît un tel succès que le phénomène semble devenir incontournable (Showtime a diffusé deux documentaires réalisés par elles-même et elles sont apparues en tant que figurantes dans des séries). Le site possède par ailleurs un langage qui lui est propre. Mais il fait toutefois l’objet de controverses.

  • Guerre contre le porno

Au nom d’une « guerre contre le porno » et afin d’échapper à une mise en examen du site, cette entreprise a dû supprimer un grand nombre d’images. Bien que les photos « bannies » soient à nouveau visibles, des consignes ont été données pour que l’on exclue désormais ce type d’images.

  • Perversion de l’esprit initial du site

Alors que l’esprit initial de Suicide Girls était de présenter des filles « brutes » avec leur qualités et leur défauts, un usage de plus en plus grand de retouche numérique tend à présent à gommer les imperfections physiques des modèles.

  • Banalisation du tatouage

Plusieurs tatoueurs professionnels ont tiré la sonnette d’alarme : les Suicide Girls servent d’exemple à des filles de plus en plus jeunes qui n’ont pas conscience des conséquences qu’il y a à porter des tatouages très visibles, comme en arborent certains modèles.

 

V – Conclusion

Finalement, que l’on soit pour ou contre le tatouage, on ne peut pas échapper à ce phénomène qui est loin de s’essouffler. De plus en plus accepté par notre société, le tatouage reste un acte fort et il ne doit pas être pris à la légère. Avant de passer le cap, il faut réfléchir au motif, à la zone où l’on veut se faire tatouer et il faut bien prendre conscience  qu’au delà des questions d’hygiène et de santé, le tatouage n’est pas encore forcément accepté dans toutes les sphères sociales. Pour certaines professions, il est même déconseillé d’en faire des très voyants. C’est donc pour toutes ces raisons que l’on doit peser le pour et le contre. Enfin, si votre envie est si forte, appuyez-vous sur le soutien d’un proche. Si ce n’est pas un parent, vous pouvez compter sur votre meilleur(e) ami(e) ou votre confident(e)…

Japanese girl full back tattoo
Magnifique dragon dans le style « Irezumi »

 

Liens et références utiles

(*) Image à la Une : la mannequin Torrie Blake

(1) https://start.lesechos.fr/entreprendre/temoignages-entrepreneurs/comment-je-me-suis-reconvertie-en-tatoueuse-11303.php  (article consacré à une tatoueuse qui a adapté son travail par rapport à ses convictions véganes).

(2) https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-folie-tatouage

(3) The Tattoorialist. Portraits de tatoués, Nicolas Brulez et Mylène Ebrard, « Tana éditions » (cf. portrait d’Alexia, pp. 26 – 29)

(4) http://www.psychologies.com/Beaute/Image-de-soi/Relation-au-corps/Articles-et-Dossiers/Ce-que-le-tatouage-dit-de-nous

(5) https://www.tattoos.fr/tatouage/style-de-tatouage-actus-tatouage/les-suicide-girls-pretresses-du-tatouage (lien supplémentaire traitant de ce phénomène ; la page Wikipédia est également bien fournie).

 

 

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